textes

Trottoir, famille, patrie par Gérard Biard

De Gérard Biard,

publié dans Charlie Hebdo N° 1017,
du 14 décembre 2011

La Droite populaire, on le sait, a une certaine idée de la France, de ses habitants et de leurs mœurs. Ce mouvement de députés UMP tendance FN qui, désormais, dicte les grandes tendances de la politique gouvernementale, veut une France sans homosexuels — « une menace pour la survie de l’humanité », selon Christian Vanneste —, sans drogués, sans étrangers, sans jeunes à capuche et sans socialistes. Curieusement, une catégorie de population échappe à leur vindicte : les prostitué(e)s. Même mâles, même transexuels, ils s’en foutent.

Lorsque, la semaine dernière, à l’occasion du dépôt d’une proposition de loi visant à pénaliser les clients de la prostitution, droite et gauche ont voté main dans la main une résolution qui « réaffirme la position abolitionniste de la France », on aurait pu s’attendre à ce que la Droite populaire renchérisse, sur l’air de la « morale publique » qu’il est urgent de rétablir. On n’aurait pas été d’accord avec l’argument, mais on aurait compris la manœuvre de récupération. Eh bien non. Les députés de la Droite populaire ont certes fait entendre leur petite musique désagréable, mais sur le ton du persiflage. « Si la pénalisation était la solution, il y a longtemps qu’on l’aurait trouvée », a ricané Jacques Myard, tandis que Lionnel Luca a dénoncé, en connaisseur, « la démagogie la plus complète ».

D’ordinaire, ces sécuritaires forcenés sont pourtant les premiers à exiger des lois répressives. Mais pas celle-ci. Ils trouvent que responsabiliser pénalement les « clients » de ce grand marché de l’esclavage qu’est la prostitution, c’est exagéré. Pour un peu, ils diraient qu’on prend les usagers en otage… Il veulent que les effectifs de la police augmentent, mais pas ceux de la Brigade de repression du proxénétisme. Ils veulent que les jeunes aillent à l’école, mais trouvent normal que des étudiantes se prostituent pour se payer des études qui devraient être gratuites. Ils ne veulent pas de toxicomanes, mais la Bulgare droguée de force par ses proxénètes et qui propose sa maigreur en location courte durée sur les boulevards extérieurs parisiens ne leur pose aucun problème. Ils ne veulent pas d’immigrés, mais le fait que 80 % des prostituées soient étrangères — selon les estimations de l’Office central pour la repression de la traite des êtres humains — ne les gène pas plus que ça. Il est vrai qu’elles ne font que passer. La gabonaise sera remplacée par une chinoise, et rejoindra ses copines colombiennes dans la grande tournante globalisée de la traite de la misère…

Tout ceci peut paraître paradoxal. Ça ne l’est pas. Au contraire, c’est très cohérent. Quand elle nie l’aberration sociale et humaine que constitue la prostitution, la Droite populaire est en phase avec ses valeurs et son électorat. Elle se veut l’incarnation d’une France fantasmée, à l’ancienne, moulée à la louche et d’origine contrôlée, où l’on vénère le drapeau, où l’on soupe en famille — hétérosexuelle, cela va de soi —, où l’autorité est exercée par le mâle dominant, où la femme est mère ou putain. La prostituée et son « client » y sont immuables, parties d’un paysage social normé et fondamentalement inégalitaire, où la « passe » est le seul moment qui permet à l’ouvrier de se sentir l’égal de son patron.

Dans la France de la droite popu, l’homme a des pulsions et la femme des devoirs. On y trousse du domestique et la prostitution relève d’un ordre naturel — et, accessoirement, politique — qu’il est inconcevable de bousculer. C’est la France folklorique de Monsieur tout le monde et de Madame personne, une France de notables qui se retrouvent au bordel et de prolétaires obéissants qui tapent le carton avec Dodo la saumure.

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