Le manifeste

End Demand UK: l’abolition en Grande-Bretagne

Rebecca Mott est une survivante de la prostitution. Voici le discours qu’elle a prononcé hier lors du lancement de l’initiative « End Demand ». End demand for sexual exploitation (Mettons fin à la demande d’exploitation sexuelle) est une nouvelle campagne mise sur pied au Royaume-Uni en vue de faire adopter la Loi de pénalisation des acheteurs de sexe qui vise à décriminaliser la vente de services sexuels, d’en criminaliser l’achat, et de fournir aux personnes prostituées des services de soutien et de sortie du milieu.

Traduction Martin Dufresne

« C’est un très grand honneur pour moi de faire partie de ce lancement. J’ai, comme la plupart de celles qui ont quitté la prostitution, rêvé que nous puissions vivre dans un monde où ne subsisterait aucun élément de l’industrie du sexe actuelle. Je vois la fin et la remise en cause de la demande pour la prostitution comme une première étape cruciale en vue de cette abolition. Je vais parler de mon expérience personnelle, mais uniquement comme exemple des méfaits de la prostitution, uniquement pour détruire quelques mythes entourant la prostitution, et uniquement en étant consciente de la chance que j’ai eue de pouvoir m’échapper avant d’être détruite par l’industrie du sexe. Je ne parle pas en vue d’inspirer la pitié ou de choquer, mais en tant que témoin du génocide quotidien de la classe prostituée. Un des préjudices que je vis – comme beaucoup trop de femmes ayant quitté la prostitution – est un traumatisme extrême, qui nous laisse avec des souvenirs fragmentés. C’est la principale raison pour laquelle je ne peux et ne veux pas parler seulement de ma condition personnelle, détruite par la violence et la haine que l’on désigne comme le commerce du sexe. Je peux parler des moments dont je me souviens, qui composent ce dont je me souviens de ma vie entre 14 et 27 ans. Je peux parler de viols multiples, je peux parler de ma connaissance d’une torture mentale, sexuelle et physique, je peux parler de la disparition des femmes prostituées autour de moi. Mais je ne peux pas savoir quel âge j’avais, combien d’hommes m’ont consommée, dans quelles pièces ont eu lieu ces violences. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai été prostituée qu’à l’intérieur, en tant qu’escorte, que pseudo « petite amie » ou que serveuse dans des clubs – et que n’ai jamais connu de sécurité, de dignité ou de façon de garder à l’esprit que j’étais pleinement humaine. Je dis simplement que les dommages mentaux faits à la classe prostituée sont le crime le plus horrible que je connaisse. Pour comprendre la prostitution, il est essentiel de voir et de comprendre le talent immense des profiteurs et des prostitueurs à briser l’humanité de la classe prostituée. Comprenez qu’être prostituée, c’est être activement réduite à moins qu’un être humain, à un sex-toy vivant. C’est pourquoi nous devons continuer à mettre l’accent sur l’offre et la demande des personnes prostituées, en évitant de constamment tourner en rond à ne considérer que des récits individuels de prostitution. Nous devons parler franchement de qui formule cette demande et livre cette marchandise. Aujourd’hui, je me concentre sur la demande, sur les prostitueurs. Nous devons reconnaître clairement que la très grande majorité de cette demande est le fait des hommes, et que la très grande majorité de ces prostitueurs sont des hommes très ordinaires, et souvent sympathiques. Cela rend les prostitueurs invisibles, parce qu’ils sont loin de se réduire à des stéréotypes, comme ceux d’hommes solitaires, handicapés, incapables de se procurer une relation « réelle », ou en quelque sorte étranges ou effrayants pour les autres. Oh, que j’aimerais que les prostitueurs aient tous des étiquettes sur la tête, pour qu’on puisse les fuir, ou au moins les rendre plus faciles à arrêter. Non, les prostitueurs sont rendus invisibles – ou, devrais-je dire, ils sont cachés bien en vue. Les prostitueurs sont partout : ils sont dans vos familles, ils peuvent être vos collègues de travail ou les hommes avec qui que vous choisissez de socialiser. Les prostitueurs vont se vêtir d’une identité normale, ils peuvent jouer à se montrer sociables, ils peuvent être chaleureux avec leur famille. Ils peuvent porter ces vêtements avec facilité, car ils arrivent à scinder de leur vie « réelle » la torture qu’ils infligent aux femmes prostituées Plus nous regardons de près ce que sont les prostitueurs, plus nous pouvons constater que la classe prostituée se voit imposer un statut moins qu’humain, et plus il est clair que le combat contre le système prostitueur devient une question de droits humains. Je ne crois pas que nous arriverons à mettre un terme à la prostitution à moins de braquer sans pitié nos projecteurs sur les prostitueurs. Souvenez-vous toujours que les prostitueurs ne reconnaissent jamais d’humanité chez les personnes prostituées. Non, ce qu’ils voient, c’est une marchandise sexuelle qui leur obéira, qui actualisera leurs fantasmes pornos – pour ensuite être sommairement rejetée. Les prostitueurs ne pensent pas qu’ils violent, ils ne considèrent même pas qu’ils pourraient être violents, ça ne peut pas être de la torture, il n’y a jamais de meurtres, mais seulement des morts accidentelles – comme les femmes prostituées ne sont pas humaines, aucun crime ne peut être commis. La violence sexuelle n’est reconnue qu’à l’endroit des femmes dont les prostitueurs décident qu’elles sont bonnes et « réelles ». Je parle de la position d’avoir été une poupée sexuelle, je parle du centre de cet enfer – un enfer que mon esprit a construit des façons d’interrompre, un enfer auquel j’ai réussi à survivre en tuant mes émotions. Nous devons percevoir clairement que les prostitueurs veulent un renouvèlement constant de la classe prostituée, pour pouvoir commettre des actes sexuels qu’ils ne feraient jamais aux femmes qu’ils définissent comme « bonnes ». Les prostitueurs font ce qu’on appelle des actes indicibles. Rien ne devrait jamais être rendu indicible : permettre à des actes de haine et de violence de devenir indicibles, c’est voler la parole aux personnes opprimées. C’est impardonnable. L’astuce de l’industrie du sexe est de rendre indicible toute violence faite à la classe prostituée, en sachant que si une personne prostituée cherche à prendre la parole, elle ne sera pas crue ou sera avertie que ce qu’elle dit est trop terrible pour être entendu. Il s’agit d’un outil de censure très efficace, puisque la seule langue qui est autorisée est celle qui banalise l’industrie du sexe. Nous devons parler de l’indicible, et parler des conditions de la classe prostituée. Nous devons situer notre parole sur la prostitution comme une question de droits humains, et non un enjeu de travail ou de prise de pouvoir par les femmes. Nous choisissons nos mots avec soin et attention – des mots comme torture, génocide, lavage de cerveau, et statut moins qu’humain – pour décrire les conditions et la réalité de la prostitution. C’est une urgence. Au moment où je vous parle, des millions de personnes sont prostituées comme autant de marchandises sexuelles. La plupart n’auront même pas la chance de sortir de la prostitution; beaucoup d’entre elles mourront avant d’atteindre 27 ans. Celles qui auront la chance d’en sortir, le feront avec un legs de traumatisme extrême : profond chagrin, fureur refoulée, souvenirs fracturés, blessures et maladies sexuelles, souvenirs inscrits dans le corps, et le sentiment d’une intégrité qui ne sera jamais retrouvée. Nous devons lutter pour une véritable justice pour toutes les personnes prostituées. Un bon départ est de tenir tête à la demande. »

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